Anecdotes de sauts – La rencontre avec un panneau

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J’adore sentir les feuilles mortes craquer sous mes pieds, et aujourd’hui je suis servi, car le chemin qui nous mène à la falaise en est recouvert. Des milliers de feuilles ont trépassé face à l’attaque de l’automne, jonchant le sol d’un tapis brun de vingt centimètres d’épaisseur. J’ai l’impression de marcher dans de la poudreuse, sauf qu’en plus de la satisfaction du pied qui s’enfonce, il y a ce craquement qui me procure le même plaisir que du papier bulle qui cède sous les doigts. Je me met à rire tout seul. A coté de moi, Polo sourit. La journée est géniale. Malgré la saison, on s’apprête à faire notre troisième saut de la journée, et les deux premiers étaient mythiques : on a envoyé des aerials et des départs à deux bien funs ! Le Brento est une falaise qui permet pas mal de fantaisies et le ciel est bleu : que demander de plus ?

Tandis que je marche, je repense au programme du prochain saut : partir côte à côte, main dans la main pour finir face à face et chuter parallèles à la falaise tout en hurlant comme des débiles, puis tracker chacun de notre coté pour ouvrir en toute sécurité. Ça va être bon ! À chaque fois que je fais un saut un peu nouveau, j’en revois mentalement toutes les étapes et j’essaye de visualiser ce qui pourrait merder et comment réagir dans ce cas. Le fait de me repasser mentalement des scènes catastrophiques et leurs solutions me permet de réagir sans avoir besoin de réfléchir quand ça arrive.

Pourtant aujourd’hui je n’arrive pas à me concentrer, et pour cause : je suis en train de penser à Béné ! Béné est une jolie blonde pleine de vie et de qualités que j’avais rencontré un soir devant le Joué Club des Grands Boulevards. Charmé par son sourire permanent et son abondante chevelure frisée, c’est avec joie que je suis allé chez elle un soir… sans savoir que la douceur de cet appartement et de son habitante m’y feraient rester plusieurs mois ! La relation paisible et heureuse que l’on a construit s’est achevée quand j’ai quitté Paris, car ma nouvelle vie instable et la distance qu’elle impliquait n’était pas compatible avec ce qu’elle attendait d’un couple (ce qui se comprend). N’étant pas capables de se séparer intelligemment, on s’est fait la gueule pendant dix mois. Ce long silence s’est achevé il y a peu : nous nous sommes reparlés.  Reproches, réconciliation, aveux, bons souvenirs, explications, grandes discussions arrosées aux mojito : tout y est passé ! Mais malgré des sentiments mutuels encore forts, nous ne sommes pas plus intelligents qu’il y a dix mois, et nous avons réussi à nous engueuler à nouveau !

Ah la connasseuh ! Le dernier mail qu’elle m’a envoyé vient de passer dans le top 10 des textes que je déteste le plus, juste derrière la lettre recommandée du propriétaire de mon ancien appartement. Elle veut le prendre comme ça ? Je vais lui foutre tous mes reproches dans la gueule moi aussi ! A moins que je lui envoie des fleurs avec un mot gentil… Nan je vais lui écrire une lettre d’insultes, manuscrite, à l’ancienne ! Et j’parfumerais même pas l’enveloppe ! Et j’irai demander conseil à un centre philatélique pour être certain d’avoir affranchit la lettre avec le timbre le plus moche de France !

«Tu vois mec : des fois tu rencontres une meuf et t’as juste envie de te faire sucer la bite ! Sauf qu’en réalité tu te fais bouffer le cerveau ! Et comme t’as plus de cerveau il te reste que ton coeur pour diriger ta vie. ET TON COEUR IL PREND DES DÉCISIONS DE MERDE !

- Hein !?

- Nan laisse tomber, j’étais un peu paumé dans mes pensées»

Ouah ! Faut que je me reprenne ! Je suis en train de raconter de la merde à haute voix ! En plus ça me déconcentre alors que je devrais être en train de penser à mon saut. Quand la gravité m’enverra à 200 km/h vers le sol en ne me laissant qu’une poignée de secondes pour ouvrir le sac magique, j’aurai intérêt à arrêter mon sentimentalisme à deux balles et à me sortir les doigts du cul ! L’attraction terrestre a une fâcheuse tendance à transformer en cratères les imprudents qui ont l’outrecuidance de la défier, et c’est pas en pensant à mon ex que je vais éviter de salir la falaise !

Allez hop ! On se reconcentre : donc on saute, je chope sa main gauche avec ma main droite, on kiffe, on se sépare, on ouvre ! Ça va bien se passer et en plus ça va être trop cool ! Yiiiiiihaaaaa !

On est enfin au bord de la falaise, équipés et prêts à partir après un ultime briefing. Le soleil se couche derrière nous. En face, les montagnes aux sommets enneigés sont illuminées d’une lueur orangée que nous contemplons dans un silence total. C’est magnifique, et devant tant de beauté je repense à cette fameuse phrase de Booba : «Nique sa mère la réinsertion». Je sais : ça ne veut absolument rien dire, mais à chaque fois que je suis devant un paysage magnifique je pense à cette phrase et ça me fait mourir de rire. Il faudra que j’en parle à un psy quand j’aurai du temps et 72 euros à perdre.

«3, 2, 1, BASE !» 

Mes pieds décollent du rocher, je lance ma main libre vers la gauche afin d’attraper celle de Polo, mais dans la précipitation je me met dans une position totalement instable. Réflexe aussi naturel qu’inutile : je tente de m’agripper à l’air. Tout le monde l’a déjà fait au moins une fois dans un moment de panique, mais personne n’a jamais réussi à attraper l’air. Ca donne un effet absolument comique, où, durant environ deux secondes, on peut voir un adulte normalement constitué perdre complètement les pédales ainsi que toute notion de physique. Aucun de mes potes n’a réussi à voler en battant des bras, et c’est pas faute d’avoir regardé des cartoons ! «Putain merde mon gars ! Oh merde ! Aaaaah ! Hahaha !». Je hurle, puis explose de rire en voyant la tête d’un Polo hilare face à mon désespoir. Je me tourne vers la droite et pars en track pendant que mon camarade tend son majeur dans ma direction afin d’exprimer toute son amitié ainsi que l’estime qu’il me porte. La track part bien, l’air appuie sur mes jambes et je sens la vitesse augmenter : c’est le kif’ ultime !

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Grisé par le saut, j’envoie mon extracteur un poil plus bas que d’habitude et dans une position pas très symétrique. Le résultat ne se fait pas attendre : j’ai une ouverture de merde ! 180° agrémenté d’un petit twist, la tronche face à la falaise. Bonjour falaise ! Le temps de remettre de l’ordre là dedans, je me retrouve plus bas que prévu… trop bas pour rejoindre le posé principal qui se trouve assez loin. J’opte donc pour un atterrissage de secours dans un endroit non prévu à cet effet.

Je pose sereinement sur une petite route au milieu de la forêt, explose de rire car le saut était trop bon, ramasse ma voile, et me rend compte que je suis face à un panneau. Rien d’anormal me direz vous… sauf que ce panneau indique «Bene : Impasse». Je reste stupéfait devant cette découverte : combien y avait-il de chances sur un million pour qu’une ouverture de merde m’oblige à me poser dans une zone imprévue où trône un panneau indiquant le nom de mon ex suivit du signe «impasse» au moment où je me pose plein de questions sur notre relation !? Si j’étais superstitieux, je pourrais croire qu’il s’agit d’un message du tout-puissant !

J’ai cogité quelques minutes devant ce panneau, et j’ai compris qu’il disait la vérité : ma relation avec Béné était une impasse. Sa vie était à Paris et la mienne autour du monde. Elle ne me suivrait jamais dans mon existence chaotique, et moi je ne sacrifierais jamais ce mode de vie pour être avec elle dans une grande ville qui ne me ressemble pas. Une relation à distance à long terme est sans issue, et ça, elle l’a déjà compris… c’est pour ça qu’elle ne prend pas d’initiative pour me voir, même si des bribes de sentiments mêlés à de la nostalgie la poussent à me répondre positivement lorsque c’est moi qui la sollicite. De mon côté j’ai été tellement niais qu’il m’aura fallu l’intervention d’un putain de panneau de signalisation pour comprendre et affronter la réalité.

Alors j’ai fais ce qu’il fallait faire : j’ai décidé de lâcher l’affaire, j’ai pris une photo souvenir devant le panneau et je suis parti boire une bière avec ceux qui partagent la même vie que moi. Et tout ça avec le sourire bien sur, car comme dit mon pote Aurel’ : «Don’t cry because it’s over, smile because it happened !»

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À propos de davidlaffargue

Jeune idiot adepte de BASE jump, de parachutisme et de barbecues au soleil
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4 réponses à Anecdotes de sauts – La rencontre avec un panneau

  1. jam dit :

    Sentimentaliste de merde…
    Nana rien. C etait juste pour que tu aies ds ta boite mail une notif de validation de commentaire pourri.
    Avant… J connaissais un mec il habitait en face d un cimetiere…

  2. A reblogué ceci sur pierrelaffargueet a ajouté:
    il est bon, courageux, fou, sans limite et en plus il a un coeur…

  3. Posté sur mon mur :
    «Don’t cry because it’s over, smile because it happened !»
    Petite dédicace à toutes les personnes qui ont partagé ma vie, fait un petit bout de route avec moi, aux amis que j’ai perdus de vue, à ceux que j’ai retrouvés, à ceux que je ne connais pas encore, à ceux qui partageront plus tard ma vie, à ceux que j’ai aimés, à ceux que j’aime encore. David Laffargue, tu es mon Maître.

    Continue de vivre ta vie. Je viens de me faire larguer, un de mes meilleurs potes m’adresse plus la parole, j’ai plus personne pour aller jouer dehors, mais j’ai passé 3 mois de grimpe, rando et montagne magique. En attente de nouveaux compagnons de jeu… Si y’en a dans le 65, welcome home !

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